
Lors de l’été 2025, j’ai dû mettre de côté mon travail de pré-classement des archives pour vider un espace de 800 pieds carrés plein de lourdes machines et fournitures. Cette corvée, prévue à une date inconnue, s’est imposée cet été suite à la vente de l’immeuble où étaient entreposés ces équipements.
Deux fondeuses Ludlow et six meubles de 23 tiroirs chacun de matrices de caractères
Cet espace qui était gracieusement prêté à mon père (prêt qui a été généreusement prolongé après le départ de tout ce beau monde), servait à composer du texte en lignes de plomb. Les meubles comprenaient les matrices de différentes polices de caractères, avec lesquelles on compose le texte ligne par ligne. On coule ensuite le plomb en fusion dans un moule avec les matrices et en sort presque immédiatement la ligne de texte en plomb, prête à imprimer. C’est une explication simpliste pour dire que cet équipement utilisant du plomb fondu n’était pas entreposé dans un immeuble industriel pour rien.
Après une très courte discussion, mon fils Thomas et moi avons décidé que nous n’avions pas les connaissances pour se lancer dans cette technique, mais surtout que le plomb en fusion, c’est tout de même difficile à assurer… Par contre, il fallait bien trouver des preneurs, sinon tout cela irait au recyclage. Une partie des matrices avait été réservée il y a longtemps, par Pierre Fillion, un éditeur montréalais qui se sert encore de cet équipement, et qui a récupéré toutes les polices qu’il n’avait pas déjà. Mais il n’avait pas besoin des machines.
C’est alors que j’ai tenté ma chance sur Marketplace en annonçant les matrices, ce qui m’indiquerait s’il y a des gens qui utilisent cette technologie, et où ils sont. J’ai eu quelques messages des USA, d’un type en Ontario, et beaucoup, beaucoup de gens qui pensaient que c’étaient des caractères monotype. Et puis, un couple s’est manifesté par deux messages simultanés, et après discussion, j’ai compris que j’avais trouvé mon monde : Tony et Tania, de jeunes anglophones qui ouvrent un atelier communautaire ; ils venaient tout juste de se procurer une presse platine de bonne dimension et étaient à la recherche de caractères. L’idée de la Ludlow ne leur faisait pas peur, lui étant soudeur et ayant un garage de réparation de motos. Ils vont prendre des cours avec Pierre Fillion pour l’utilisation de la Ludlow, et aussi avec moi pour la composition et l’impression.
Début septembre, une des deux fondeuses Ludlow et les six meubles de 23 tiroirs chacun de matrices de caractères étaient sortis, et non sans mal ! La fondeuse pèse 800 livres, il a fallu construire une rampe et utiliser un treuil pour le hisser sur la remorque. Ceci étant dit, il me restait une grosse fondeuse à plomb, un moule à lingots, une rogneuse à lignes de plomb électrique et quelques pièces lourdes à sortir, sans compter la Ludlow – celle qui ne fonctionnait pas, délestée de toutes les parties mobiles pour préparer un stock de pièces de rechange. J’ai annoncé sur Marketplace. C’est fou comment une fondeuse et un moule à lingots rend les gens imaginatifs. J’ai eu des dizaines de messages de gens prêts à venir sur-le-champ, qui ne réalisaient pas la grosseur et le poids des choses… Au point où j’ai dû opter pour les services d’une compagnie de recyclage qui a promis qu’ils prendraient tout gratuitement. Au moment d’écrire ces lignes, la deuxième fondeuse Ludlow trône, seule, dans l’espace vide. Ils n’ont pas été capables de la sortir, ils n’avaient pas l’équipement qu’il aurait fallu, et ils ne pourront pas le faire gratuitement… Et de plus, ces phacochères ont abîmé le plancher de l’immeuble patrimonial et ils sont désormais interdits d’accès… Nous voici bien avancés sur ce chapitre…

Agrandir par en dedans
J’ai récupéré beaucoup de matériel : des fournitures, des caisses et des casses, du mobilier dont deux filières à plans en métal. Mais pour ce faire, j’ai littéralement dû agrandir par en dedans à l’atelier. Après avoir déplacé, avec l’aide mon Thomas et de mon frère Marc, presque tous les meubles (sauf les presses), j’ai pu placer les filières à plans et dégager un espace plus confortable dans le coin bricolage / réparations où nous aurons du travail à faire. C’est un jeu de Tétris très satisfaisant. Mais le labeur n’est pas terminé, il faut organiser tout ce bric-à-brac.
J’avais commencé à faire du rangement dans le plomb et les fournitures, au printemps. En réalité, j’étais très avancée. J’avais distribué une bonne quarantaine de galées (ou placards, des plateaux de métal pour transporter ou entreposer les blocs de texte en plomb) pleines de textes, espaces, interlignes, ornements. J’ai classé tous les espaces par pointage de 10 points à 72 points, en cadratins, demi-cadratins, etc. et les interlignes par largeur en picas et épaisseur en point. J’ai identifié les ornements, lettres et orphelins pour les ranger au bon endroit. Thomas a nettoyé les casses de leur poussière. Avec ce que j’ai encore rapporté, mon inventaire est bien loin d’être terminé.
Au moins, je me réjouis d’avoir sauvegardé la plupart des choses qui étaient entreposées depuis bien longtemps. Enfin, ceci a permis de faire des rencontres intéressantes.