Avant toute chose, je dois révéler que mon père Martin Dufour était un collectionneur, ce qui assez souvent, rime avec accumulateur. En fait, il ne jetait rien ; chaque fois qu’il le faisait, disait-il, il ne se passait pas une semaine avant qu’il ait besoin précisément de ce qu’il avait mis au rebut. Un rapide survol de l’abondance de papiers et de documents qu’il nous a laissé m’a tout de suite démontré que j’avais près de 80 ans d’archives à trier. Je peux désormais, si je le souhaite, suivre ce fil d’Ariane qui documente une vie complète. Un chemin attirant, mais en attendant, comment organiser cette masse de souvenirs?
J’ai débuté en rassemblant tout ce qui était de l’ordre biographique : CV, dossier de presse, correspondance, reconnaissances. J’y ai ajouté les formations, les documents relatifs aux participations à des colloques, les prix et mentions, ainsi de suite. Je m’en suis tenue aux archives professionnelles ; j’ai rempli deux boites de documents qui débordent déjà. Je n’y ai pas mis les agendas des années 60, les correspondances familiales, les photos. Ces souvenirs resteront avec moi pour l’instant.

Dans les années ’60, Martin a réalisé des pop-ups pour différentes agences de publicité.
J’ai poursuivi avec ce qui me paraissait le plus facile : rassembler les dossiers de production de livres d’artistes : esquisses, épreuves, manuscrits, etc., ce qui m’a quand même permis de remplir deux grosses boîtes. Encouragée, j’ai donc passé aux archives des décennies de graphisme : les années 60, la publicité et les pop-ups, puis les années 70 qui marquent l’entrée dans le monde du graphisme d’édition, depuis un emploi de directeur artistique aux presses de l’Université de Montréal à la création de son entreprise autonome. Ensuite, les années de Dufour & fille inc., lors desquelles j’ai œuvré auprès de mon père, l’époque des beaux livres, des catalogues de musées, puis de la série Passe-Partout pour qui nous faisions la presque totalité des produits dérivés. Voici un résumé succinct du contenu de 10 boîtes standard de documents, de deux grandes boites plates pour les plus grands formats et d’un tube pour les affiches.
C’est à ce moment que j’en apprends un peu sur les règles qui sévissent dans le monde des archives et de la bibliothéconomie. Malheur au designer de livres, car ses réalisations ne seront pas conservées dans les fonds d’archives, mais dans les bibliothèques. S’il y a des documents manuscrits dans le lot, ils pourront être conservés, mais ailleurs. Cet état de fait me laisse songeuse. Comment assurer l’intégralité de ces archives? Faudra-t-il absolument les scinder? Il me semble qu’elles deviendraient moins faciles d’accès, de cette façon.

Deux énormes dossiers à part
Deux œuvres majeures de mon typographe-calligraphe de père représentent à elles seules une quantité considérable d’artéfacts archivistiques. Je ne les ai pas encore inventoriés, mais ils domineront tous les autres projets en termes de quantité et de qualité.

Il y a Ductus, ce livre unique au monde, une idée de mon père soumise au grand Jacques Brault, qui a écrit sur mesure ce magnifique poème sur la naissance de l’écriture. Avec son texte présenté en quatre langues (français, anglais, italien et allemand), ce livre fait honneur aux Lumières et nous fait voyager de l’invention de la lettre et des incunables jusqu’à aujourd’hui, à travers un véritable objet de délectation.
Certains livres sont doués de sensibilité, incroyablement vivants, capables de rendre visible l’invisible au point où nous, qui les lisons, éprouvons la même existence qu’ils renferment, celle de leurs créateurs avec qui nous partageons tout à coup une commune poésie sans toutefois jamais parvenir à la décrire fidèlement. Des œuvres d’art, façonnées par des artisans d’exception, où subsiste un grand mystère par lequel nous devenons nous aussi poètes muets l’espace d’une lecture.
– Emmanuelle Brault, Des lettres qui scintillent, hommage à Martin Dufour
Cet ouvrage, commencé dans les années 80, a été achevé en 2018 avec mon aide et tous mes encouragements. Mon père avait ressorti ses plumes et a pu exécuter sa calligraphie. Il avait réussi à compléter sept exemplaires pour la date de l’exposition qui avait été présentée en 2019 à la Maison de la culture Claude-Léveillée. Il avait également visité l’auteur chez lui, qui a pu signer les colophons avant de quitter ce monde. Une vraie course contre la montre. Tout récemment, j’ai pu assembler les six copies restantes (une fut vendue après l’exposition) et remettre celles de l’éditeur… trente ans plus tard! Il me reste de ce livre deux copies numérotées et une copie augmentée (hors commerce, avec plaque et suite de gravures), les esquisses, les gabarits de mise en page et de calligraphie, le manuscrit et toutes les formes (blocs de texte en plomb) pour imprimer. Un véritable trésor.

L’ouvrage des MOTS et des MAUX
Enfin, il y a Des Mots et des Maux, typogrammes et jeux typographiques, l’ouvrage qui a occupé mon père de 2020 à son départ en mars 2024. Il l’appelait son livre. Un improbable recueil de 88 pages de ses obsessions de typographe, de ses rêves, de ses cauchemars et surtout de son humour. Une œuvre libre, émancipée et décomplexée, techniquement remarquable car entièrement réalisée à la main. Une œuvre-signature de l’artiste et de son esprit ludique.
De cet ouvrage, j’ai tous les documents de travail : maquettes, grille de mise en page, plan de pagination, maquettes digitales sur ordinateur, essais, épreuves, mais également une quantité impressionnante d’esquisses et de notes éparses accumulées au fil de la création.
Une formation interrompue par la pandémie et terminée en février 2025
En vidant les tiroirs pour classer les documents, je suis tombée sur un projet commencé en février 2020 avec l’Atelier de l’Île de Val-David. Il s’agit d’une formation en typographie, qui prend la forme d’un petit livre d’artiste. Le poème de Baudelaire Le Serpent qui danse a été composé et mis en page dans une petite publication, avec page titre, gravure en frontispice et jaquette. J’ai vu que mon père avait terminé l’édition de sa gravure (il était prévu que chaque artiste aurait une édition avec sa gravure).
En parcourant les documents (en fait, la copie de mon père), j’ai constaté que tout était imprimé et qu’il ne restait que la jaquette à réaliser, dont le papier était déjà coupé et la couverture déjà composée et prête à imprimer. J’ai contacté l’Atelier de l’Île pour leur offrir de terminer l’ouvrage (bénévolement). À mon grand plaisir, les artistes ont répondu à mon invitation et nous avons pu achever l’impression de la jaquette. Nous avons ajouté une épine sur laquelle nous changions le nom de l’artiste pour chacune des éditions. Nous avons ensuite plié les pages et assemblé les copies, soit 5 versions dans des petites éditions de 6 exemplaires. À la fin, chaque artiste aura un ensemble des 5 versions. C’est l’ultime étape qu’il nous reste à faire : numéroter, signer et échanger les copies. Je suis, je dois l’avouer, très satisfaite de cette réalisation.


Un projet de livre abandonné
Mon cœur se serre quand je retrouve un projet fort avancé, un livre du poème Le Charpentier de Michel Van Schendel. Mon père était fils de charpentier ; il était fier de faire partie d’une lignée d’artisans. Ce n’étaient pas les moindres : ils étaient de cette époque où les choses étaient bien faites, dans les règles de l’art, avec les bons outils, les bons matériaux et les bonnes connaissances. J’ai pensé que ce livre était un hommage à son père, Élie Dufour. Il avait gravé les images, composé le texte, commandé et conservé le papier et même fait une maquette de la reliure qui a été malheureusement perdue. J’ai fait une boite avec tous ces éléments. J’espère un jour l’imprimer. Élie, c’est mon grand-père, et l’arrière-grand-père de Thomas.
D’autres trésors à archiver
Il reste trois grosses masses de documents à classer. D’abord, le travail en calligraphie que mon père a pratiqué de longues années. Ensuite, les œuvres d’art issues de sa pratique artistique, une démarche soutenue qui a évolué au fil des décennies pour développer un style unique. Enfin, la bibliothèque, véritable monstre à dompter, qui accouchera j’espère d’un centre de documentation bien organisé. À suivre !