Bilan 2024-2025

Une année de réalisations occultées par le deuil

L’année qui vient de se passer a été une des plus irréelles qu’il m’ait été donné de vivre. Son souvenir me semble dissout dans une brume, entrevu à travers un voile obscurcissant le fil du temps. Combien de fois me suis-je arrêtée, figée, incapable d’aller plus loin ce jour là, me laissant aux prises avec un sentiment de perte. Pourtant, chaque fois, la machine s’est remise en marche et l’impression de recul a fait place à celle de faire un bond en avant. C’est sans doute pourquoi je souhaite en faire le bilan, histoire de contempler tout ça avec un pas de recul.

Le jour 1 de cette année fut le départ de mon bien-aimé père Martin, qui malgré l’évidence, refusait de s’y soumettre. Il est donc parti plus tôt qu’il n’aurait pensé, laissant bien des choses en plan, ou inachevées. Cette incommensurable perte ne passe pas l’épreuve des mots. Il y a des pertes qui hurlent un silence assourdissant et ce fut le cas.

Il avait toutefois légué son livre Des Mots et des Maux aux soins des éditions ephemera de son vivant. Il avait également eu le temps de transmettre des informations cruciales aux artisans qui prendraient la relève : Cécile Côté pour la reliure, Suzanne, Jocelyn pour la sérigraphie d’une page toute spéciale et moi-même, impliquée dans la résolution de problèmes techniques. Mon fils Thomas aidait à la production depuis des mois, tandis que j’œuvrais déjà avec mon chapeau d’éditrice. Le texte de présentation que Martin m’avait demandé lui avait été soumis ; bien qu’à l’état d’ébauche, l’essence y était et semblait lui convenir. Nous n’étions donc pas complètement dépourvus quand est venu le temps de reprendre la production du livre.

Terminer un ouvrage de moine dans des circonstances précaires

C’est dans ce contexte que j’ai rassemblé les notes, terminé le plan de pagination et entrepris de terminer la production du livre. Il restait à réaliser une douzaine de pages dans la portion ‘’typogrammes et jeux typographiques’’, ainsi que toutes les pages, depuis le faux-titre à la présentation, et depuis les remerciements au colophon. J’ai estimé que le tout pourrait être terminé en deux ou trois mois. C’est à ce moment que j’ai visé un lancement du livre en décembre. C’était une folie de mettre une date limite sur un travail si difficile, mais je ressentais le besoin de relever ce défi, pour que le livre n’ait pas le temps de tomber dans l’oubli.

Le travail s’est révélé profondément thérapeutique. Comme si je marchais dans les pas de mon père, dans le sillon qu’il avait tracé, et que j’étais investie de la mission de terminer son ouvrage. J’ai dû vaincre mon syndrome de l’imposteur en attaquant les pages les plus difficiles du livre, celles dont mon père n’avait pas encore trouvé la solution technique. J’ai eu un partenaire d’atelier de premier choix : un prof de typographie à la retraite. Henri-Paul Bronsard m’a assistée tout au long de la production. Deux types de perfectionnisme à l’œuvre qui parfois se contredisaient. Nous nous sommes obstinés souvent, je tranchais – puisque c’était moi la patronne –  et il maugréait, mais nous faisions une équipe du tonnerre !

Je pourrais parler ici de chaque page que nous avons imprimée, car elles sont autant d’aventures. Ceci étant dit, mon père et moi nous demandions régulièrement comment nous pourrions intégrer de la glose dans cet ouvrage si hétérogène au niveau du contenu. Un commentaire en marge, comme dans les anciens manuscrits. Il me tarde de tenter l’expérience dans une version numérique du livre : un genre de facsimilé des pages du livre, avec en encadrement le texte de la glose. Car peu de gens peuvent comprendre tous les sous-entendus et toutes les références contenus dans cet ouvrage s’ils n’ont pas connu Martin personnellement. Cette compréhension n’est pas essentielle pour apprécier le livre, mais elle permet, pour celui qui voudrait, de s’approcher davantage de l’esprit de l’auteur.

Chemin faisant, je n’avais aucune source de revenus, tandis que je payais le loyer, les charges et les assurances de l’atelier. La situation était critique. C’est à ce moment que j’ai sollicité la communauté proche et étendue pour ‘’subventionner’’ le projet en vendant des pages du livre et en pré-vendant des exemplaires. Grâce au soutien des gens, l’initiative fut un succès. Leurs noms sont inscrits dans la page de remerciements.

Le travail avançait tranquillement – car en parallèle il fallait liquider la succession – puis l’automne est arrivé. Nous avons terminé l’impression le 30 septembre 2024. Le lancement a eu lieu le 20 décembre à l’atelier Circulaire à Montréal, qui nous a généreusement prêté leur espace d’atelier. Cet événement a rassemblé tant de gens que j’en suis encore toute émue. On peut visionner mon discours ici : https://www.youtube.com/watch?v=-cW3d4NBXb .

L’état des lieux

Ceux qui ont visité l’atelier du temps que mon père l’occupait se souviennent certainement de cette ambiance de caverne d’Ali Baba. Un lieu tellement riche et encombré qu’il était difficile de repérer les objets.

D’une part l’atelier d’imprimerie avec ses boîtes d’encre de couleur, ses trois presses et son mobilier rempli de caractères typographiques, mais servant également d’atelier de bricolage, de lieu de création artistique en détrempe, aquarelle ou encre de chine, d’atelier de reliure, de magasin, d’entrepôt de papier fins.

D’autre part, le lieu de vie, spartiate mais épicurien (surtout en ce qui concerne la cuisine, fort bien équipée) : des œuvres d’art, de la musique et LA bibliothèque. Imaginez la bibliothèque d’un bibliophile curieux, doué manuellement, amateur de poésie, fasciné par l’écriture sous toutes ses formes, du manuscrit au livre relié, convaincu que cet ensemble constitue un ouvrage en lui-même, au point d’y apposer son ex-libris et sceau privé sur chacun des volumes jusqu’à une semaine avant son décès. Est-ce frivolité de s’identifier à un ensemble de livres, comme s’il constituait une signature préservant de l’oubli et faisant office d’immortalité? Je ne sais pas, je crois que c’est improbable mais pas impossible.

Une chose est certaine : la collection de livres d’artistes imprimés par mon père et l’ensemble des ouvrages de documentation sur l’impression typographique et la typographie, sur le livre, l’écriture et les alphabets, tous ces trésors seront désormais partie de cet ensemble comme un roc, un monolithe, un ensemble insécable. Un projet en soi : conserver et transmettre le savoir-faire qui lui est associé.

Mais si l’on est attentif, on constatera que les fenêtres du loft d’artiste semblent sur le point de tomber. On verra un cancer au plafond, juste au-dessus de la presse Washington, où une infiltration d’eau tenace parvient toujours à trouver son chemin jusqu’à ce plastique tendu qui envoie l’eau dans un seau mis là en permanence. Le lieu est décrépit. Si mon père y a vécu, c’était par choix, un choix entièrement assumé. Mais aujourd’hui, si le loyer est modeste, force est de constater l’insalubrité de l’endroit pour y vivre. C’est triste à dire, mais c’est ainsi. Ce n’est pas pour rien si j’ai accueilli mon père chez moi après sa chirurgie en 2022.

En 2023, mon père et moi avons envoyé au propriétaire un avis de cession du bail en mon nom. Martin, qui savait que son départ approchait, était conscient que j’aurais besoin de temps pour disposer de ses avoirs. En fait, de beaucoup plus de temps que je pensais ! Mon père conservait  beaucoup de choses, car c’était un artiste, un créateur, un bricoleur, un collectionneur… et un peu un accumulateur. Il me faudra passer au crible l’abondance de choses de toutes sortes pour en sortir les pépites et disposer du reste. Au moment d’écrire ces lignes, je suis encore loin d’en avoir terminé.

Le propriétaire n’a pas contesté la cession de bail. Il a fait appeler une employée pour nous dire que la cession de bail était inutile car cela se ferait automatiquement après le décès. Ils ont ensuite envoyé un courriel dans lequel ils voulaient confirmer que nous retirions l’avis de cession de bail. Ce fut fait verbalement sans grande conviction. Tout cela était bien étrange. Peu de temps avant sa mort, mon père ma confié que sa seule crainte était que ce propriétaire me fasse la vie dure. C’est précisément ce qu’il fera à partir de septembre.

De message en message, le ton a changé, puis six mois après le décès de Martin, ils ont commencé à me faire de la pression : d’abord, vous avez eu assez de temps maintenant… puis, vous occupez les lieux sans droit… enfin, la mise en demeure de quitter pour le 31 décembre, puis pour le 28 février, et le 31 mars… Bref, nous avons trouvé une avocate et ouvert un dossier au TAL, où d’un côté le proprio veut nous expulser et de l’autre, nous voulons valider la cession de bail de 2023. Cette situation anxiogène m’a fait perdre du poids, mais je suis confiante que le TAL validera la cession de bail et questionnera la volonté acharnée du propriétaire d’expulser une locataire qui paye le loyer le premier du mois.

Néanmoins, j’ai commencé à chercher différents lieux, offrant différentes possibilités, pour le futur de l’atelier. Ce sera l’objet d’un autre papier. Parce que je crois que tout commencera avec un déménagement. Mais pas tout de suite.

Le futur… encore à préciser

En 2024, j’ai commencé à faire de l’ordre dans la bibliothèque. Je suis tombée dans un trou de lapin. Ce dossier est encore ouvert à ce jour.

De janvier à mai, j’ai fait le tri des papiers et documents. J’ai rempli des boites et des boites avec des archives. Archives personnelles, professionnelles, correspondance, prix et mentions, articles, échantillons, porte-folio de design et maquettes de présentation, dossiers de production de livres d’artistes, manuscrits, épreuves d’atelier, catalogues, photographies et j’en passe. J’ai jeté et recyclé autant. Cela a fait un peu de place. L’ensemble des archives de mon père fera l’objet d’un article, car c’est une bête impressionnante ! Il faudra également leur donner une destination, et ce n’est pas simple. En attendant, je conserve.                                                                     

Depuis fin mai, mon fils Thomas et moi avons commencé l’inventaire de l’atelier. Il y a des enjeux de conservation, du matériel à désoxyder ou dérouiller. Il y a énormément de ménage à faire. Distribuer des galées pleines, inspecter les tiroirs et faire des découvertes. Rassembler les fournitures, trouver des lots jamais affectés, tenter de sauvegarder précieusement ce qui le mérite. C’est un travail colossal, peut-être n’aurons-nous jamais le temps de le terminer. Mais il apporte le bénéfice de nous mettre au fait de la collection, de mieux la connaître pour mieux la préserver.

Je prends soin des plantes, j’ai fait des pousses ; j’ai semé des gloires du matin dans la jardinière et elles grimpent déjà ; le citronnier, qui mesurait 5 pouces pendant des années, a maintenant atteint deux mètres de haut. Je fais du ménage, je trie, j’essaie de ne pas me décourager. Je continue, car la fin me semble valoir les grands moyens.

Christine Dufour, Juin 2025

À venir : Les archives / L’inventaire de l’atelier

Laisser un commentaire